Une exposition puissante donne à voir le meilleur des travaux d’étudiants des écoles d’art de par le monde – dont deux artistes romandes. Plongeon dans une intimité troublée et troublante.

Le nom Dior évoque d’emblée couture, chic et confiance en soi. Pas cette fois-ci. Ou du moins pas forcément. Prenez cette video: un jeune homme hésitant y colle, un peu maladroitement, des paillettes autour de ses yeux, enfile une chemise blanche, puis l’enlève, se cherchant dans l’objectif de la caméra comme il le ferait dans un miroir. Qui est-il: ce chrétien sage que voient ses parents ou cet explorateur attiré par l’esthétique queer? L’émouvant autoportrait filmé du jeune artiste visuel Joel Quayson a remporté, l’an dernier et à l’unanimité, le Prix Dior de la photographie et des arts visuels pour jeunes talents (voir vidéo ci-dessous).

Joel Quayson, d’origine ghanéenne, a 28 ans, il vit aux Pays-Bas et son œuvre «How do you feel ? » (comment te sens-tu ?) recoupe les interrogations identitaires de maints artistes de sa génération. «Mon approche est très personnelle, racontait-il vendredi soir, de passage à Lausanne. Mes parents n’ont toujours pas vu ma vidéo, mais je sens que je me construis en partageant mon ressenti. Je m’exprime mieux en images qu’en mots.»  La photographe  Yuriko Takagi, présidente du jury , le souligne aussi, dans le magazine d’art Numéro: « Nous passons en revue une cinquantaine de portfolios sélectionnés parmi environ trois cent soixante-dix projets, et je dirais que 80 % de ces projets portent sur des questionnements identitaires. »

Des oeuvres à découvrir à Lausanne

 L’œuvre de Joel Quayson, ainsi que celles des huit autres lauréats de la volée 2025 de ce prix prestigieux, est à découvrir ce printemps près de Lausanne. Et c’est une aubaine. Depuis 2018, la maison Dior écume en effet les grandes écoles d’art pour repérer le meilleur de la jeune création mondiale, au travers de ce projet, réalisé en partenariat avec LUMA Arles et l’ENSP d’Arles – deux références en matière de photographie. La sélection – toujours assurée par un jury de professionnels reconnus –  donne lieu, chaque été, à une exposition très suivie dans le cadre des Rencontres d’Arles, ce fameux rendez-vous annuel des amateurs de photographie… et de la belle lumière du sud. Cet ensemble de travaux s’échappe pour la première fois de son écrin provençal, pour se prolonger à l’expérimentale galerie l’elac, à Renens, sur le campus de l’Ecole Cantonale d’art de Lausanne.

Joel Quayson, vainqueur du prix Dior 2025

© Pierre Mouton for Christian Dior Parfums

La sélection de 2025 embrasse large, avec des talents repérés en Chine comme en Grande-Bretagne, au Japon comme aux Etats-Unis. Coup de chapeau notable, l’ECAL est la seule école à voir distinguer deux de ses photographes – « les portfolio reçus de l’ECAL sont toujours remarquables », relevait d’ailleurs Vassilis Oikonomopoulos, membre du jury et directeur artistique de LUMA Arles. 

Aline Savioz poursuit actuellement son travail de Bachelor dans l’école lausannoise et son univers se construit dans une étrange nostalgie à l’ambiance cinématographique, comme une romance futuriste aux accents kitsch. Dans sa série de six photos en format argentique, « Alien Love Call » (appel d’amour extra-terrestre), on croise une beauté bleue endormie, un monstre jouant au saxophone, un bracelet connecté comme on l’imaginait peut-être dans les années 1970. Autant de motifs construits et bricolés avant d’être photographiés. «Cela a été une expérience folle de voir mon travail distingué et exposé aux regards des meilleurs professionnels de la branche », raconte-elle. 

Sara de Brito Faustino est, quant à elle, diplômée de l’ECAL depuis trois ans déjà et y travaille actuellement comme assistante. Son travail « A Home with no Roof » (une maison sans toit) met en scène un quotidien banal, mais distordu par un mal-être diffus. Un pied géant écrase une boîte d’œufs, une pile de vaisselle qui semble croitre organiquement, des corps se figent comme des statues insensibles… Cette autofiction angoissante renverse les codes d’un foyer que l’on voudrait nid rassurant.

Si les œuvres d’artistes débutants relèvent souvent de l’exploration de soi, elles ouvrent surtout des portes vers des mondes intimes bouleversants . Une sincérité aussi rare que précieuse. Et une excellente raison de guetter aussi l’annonce des lauréats de la prochaine édition du Prix Dior, début juillet à Arles.

The Art of Color, Prix Dior de la photographie et des arts visuels pour jeunes talents. Jusqu’au 27 mars, Galerie L’ELAC, Renens, du mercredi au vendredi, 13-17h.