La plus mythique des complications horlogères fête ses 220 ans et reste follement actuelle. On n'a pas trouvé mieux pour lutter contre la gravité, au sens propre et figuré.

Le mythe du tourbillon commence par un mystère. Comment cette complication destinée à lutter contre les effets nocifs de la pesanteur (sur la précision de la mécanique) peut-elle avoir traversé 220 ans sans prendre une ride? Elle ne fait pas du tout son âge. Le 26 juin dernier, elle a célébré deux siècles et des poussières de records, de maestria… pfff, un souffle et voilà. Pas l’ombre d’un coup de vieux, ni même un côté démodé. Point non plus d’ensevelissement sous les flots d’un progrès continu. Au contraire, elle rajeunit.

Après avoir fait courber l’échine à des générations d’horlogers, tordre le ventre à des marques obsédées par le désir de compter une telle référence dans leur collection, la voilà qui hypnotise toujours une armada d’admirateurs extatiques devant sa beauté. Double performance quand on sait que même les non-connaisseurs fantasment devant sa cage aérienne de haute voltige. Celle qui au lieu de s’attaquer aux lois de la gravité a fait le choix d’en apprivoiser les effets détiendrait-elle une formule magique?

A l’origine de l’histoire


Pour comprendre, il faut remonter à la source. Comme dans une recette de cuisine, il y a une liste d’ingrédients pour arriver au résultat final. Prenez un grand passionné de mathématiques et de physique à qui l’on doit les premières montres permettant de lire l’heure au toucher (1789) – les montres dites à «tact» parfois appelées «montres pour aveugles» – ou encore la pendule sympathique capable de remettre à l’heure une montre placée en son sommet (1795): Louis-Abraham Breguet. Ajoutez le désir de préserver la précision du mouvement, tout en compensant l’effet néfaste de l’attraction terrestre.

Mélangez avec l’idée d’embarquer le couple balancier-spiral, ainsi que l’échappement, dans un bâti mobile tournant sur lui-même. Et voici une invention géniale dans son principe, captivante dans son fonctionnement, qui doit son nom à la double rotation de la cage et de ses organes, dans son acception oubliée de «système planétaire en rotation autour d’un axe unique»: le tourbillon. Et avantage suprême: ce petit cœur qui bat dans sa cage mobile est une complication que même un œil néophyte repère rapidement.

D’utile à désirable

Si à l’origine il y a le désir d’imposer une justesse quelle que soit la position, verticale ou horizontale, de la montre, le mythe du tourbillon se construit ensuite autour de son évolution. Durant plus de deux siècles, le chef-d’œuvre d’ingéniosité innove malgré sa miniaturisation, qui n’est pas sans poser problème. Preuve de la difficulté de l’exercice, sa présence dans les collections courantes prend du temps. Petit à petit, les marques parviennent néanmoins à maîtriser sa fabrication. Omega présente sa première création en 1947, suivie un an plus tard par Patek Philippe. Dans les années 1980, Audemars Piguet crée la première montre-bracelet automatique à tourbillon de 2,5 mm!


Aujourd’hui, le tourbillon est indispensable à toute maison qui prétend à l’excellence horlogère. Il peut partager la vedette avec une autre complication, comme le calendrier perpétuel, le chronographe, la répétition minute… Il peut aussi tutoyer les sommets, comme dans la Reverso Hybris Mechanica Calibre 185 de Jaeger-LeCoultre, dans le tourbillon 24 secondes incliné de Greubel Forsey ou dans divers modèles Purnell, là où officie Eric Coudray, génie des forces gravitationnelles. Parmi les pépites trouvées cette année (et Dieu sait que le choix était vaste), il y en a pour tous les goûts: joaillier (Piaget), squeletté (Audemars Piguet), extra-plat (Breguet), suspendu (Carl F. Bucherer), mystérieux (Cartier) ou encore volant (Bulgari)… autant de modèles qui attestent de la volonté de perfectionner l’incroyable invention du 7 messidor de l’an IX, selon le calendrier républicain de l’époque.