Désacralisées, les églises se découvrent une nouvelle vocation, à l'architecture inspirée.

1. Anvers

Gastronomie, version rock’n’roll

Aujourd’hui Le restaurant gastronomique The Jane (deux étoiles) est installé dans la chapelle d’un ancien hôpital militaire. La cuisine a pris place dans l’abside et on y vénère poissons et fruits de mer. Le chef Nick Bril est un autodidacte, qui a commencé à la plonge avant de monter tous les échelons de la gastronomie. Mais attention: sans prise de tête! On pense rock’n’roll, on dîne en jeans. C’est sans doute cet esprit un brin iconoclaste qui l’a incité (à l’époque avec son partenaire Sergio Herman) à solliciter le designer Piet Boon à mettre en scène les lieux, quand ils ont ouvert en 2014. Jane? Une femme imaginaire et idéale…

Hier L’hôpital militaire a été construit dans ce quartier (maintenant devenu très mode) au XIXe siècle. L’ensemble, à l’abandon, a été converti en appartements et la chapelle en restaurant. Le plafond est resté décati, en rappel du passé.

Le petit signe La lumière vient d’en haut, grâce à un chandelier spectaculaire et aux vitraux modernes.

The Jane, Paradeplein 1, Anvers, menu dégustation à 215 euros.

www.thejaneantwerp.com

2. Florence

Divine parfumerie

Aujourd’hui Les amoureux de produits aux plantes comme les férus de fioritures décoratives convergent vers Santa Maria di Novella, célèbre temple de la beauté. Une institution: il faut venir acheter de l’Eau de la Reine (créée pour Catherine de Médicis) dans la pharmacie de cet ancien couvent, ouverte au public dès 1612 et sise sous les voûtes gothiques de la chapelle de San Niccolo. C’est sans doute la plus ancienne au monde encore en activité.

Hier Dès 1221, les frères dominicains ont soigné les plantes médicinales de leur jardin et les ont transformées en potions, espérant combattre la peste avec des extraits de rose. Las, ils ont fini par en faire des onguents et parfums. Ils firent si bien que leur renommée se propagea dans toute l’Europe, avec le soutien des Médicis. L’activité monastique a disparu au XIXe siècle et le couvent a été vendu à la ville.

Le petit signe Nul doute: voilà la senteur de la dévotion…

Officina profumo-farmaceutica di Santa Maria Novella, Via della Scala 16, Florence

www.smnovella.com

3. Lyon

Loger chez les bonnes soeurs

Aujourd’hui Les 75 chambres sont modernes, pour les réminiscences de l’esthétique religieuse, c’est au rez-de-chaussée que tout se passe. La réception est installée dans l’ancienne chapelle du couvent et le restaurant à l’esprit bistrot occupe le péristyle, avec colonnades et vue sur le jardin. L’ambiance est détendue, contemporaine, avec aussi un espace de coworking. Le tout en plein centre-ville.

Hier Le couvent de la Visitation a été édifié sur la colline de Fourvière en 1854 par Pierre-Marie Bossan, celui-là même qui a fait bâtir la basilique toute proche. Les sœurs ont connu un déclin des vocations (et des finances) dès la fin du XIXe et ont fini par vendre à la ville vers 1960. Après des années à l’abandon, le bâtiment a été transformé en hôtel en 2017, avec un soin méticuleux.

Le petit signe Le voyageur est invité à nager dans le bonheur et dans le couloir de natation (25 m), où se reflètent les arcades des fenêtres.

Hôtel Fourvière, Roger Radisson 23, Lyon, dès 249 euros.

www.fourviere-hotel.com

4. Nantes

Un hôtel plein d’esprit

Aujourd’hui Le voyageur pose ses valises dans cet hôtel de conception design, proche de la gare et du jardin des plantes, et lève les yeux au ciel. Tout là-haut, sous les voûtes qui culminent à 17 mètres
de hauteur, les vitraux racontent des scènes bibliques.
Le lobby est aménagé dans le chœur d’une ancienne chapelle et l’on retrouve les pierres apparentes
de jadis jusque dans les chambres. Le contraste entre ces signes vénérables et le joyeux aménagement design est frappant. Les grandes toiles d’art contemporain au mur représentent des visages asiatiques tatoués – on reste dans le rituel. Le nom, Sōzō, signifie «création, imagination» en japonais.

Hier La chapelle Notre-Dame-des Anges date de 1883 et son style gothique relève un peu de la parodie. Peu importe, l’effet y est. Vendue
en 2009, elle a rouvert en hôtel 4 étoiles et 24 chambres en 2012.

Le petit signe A la nuit tombée, l’ancien lieu de culte baigne dans une lumière bleutée qui vous transporte.

Sōzō Hôtel, rue Frédéric Cailliaud 16, Nantes, chambre double dès 139 euros.

www.sozohotel.fr

5. Maastricht

Le dieu design

Aujourd’hui Les interventions design sont audacieuses dans cet hôtel ouvert en 2005 et sis dans l’ancien couvent des Croisiers et l’impression-nante église y attenant. Le concept a été confié au designer Henk Vos, qui a créé de frappants constrastes entre les décorations contemporaines et l’esprit mystique de l’architecture gothique.

Hier A l’origine monastère des frères de l’Ordre de la Sainte-Croix (des moines copistes très érudits), le lieu a été profané à la Révolution française pour devenir baraquement et réserve d’armes. Après plusieurs réaffectations, il est racheté en 2000
par l’entrepreneur néerlandais Camille Oostwegel, spécialisé dans l’hôtellerie de grand luxe.

Le petit signe La cuisine de Menno Bannier cherche l’inspiration divine sous les hautes voûtes, alors que le bar à vin, nommé «Rouge et blanc», est installé dans le chœur.

Kruisherenhotel, Kruisherengang 19/23, Maastricht, chambres dès 199 euros.

www.oostwegelcollection.nl/fr/kruisherenhotel-maastricht/

6. Dublin

Le pub précurseur

Aujourd’hui Vive la fête! Ce complexe jadis religieux comprend un pub, une discothèque et un espace grillades. Peu de décorum en ces lieux, mais une vraie convivialité, bâtie au fil des ans, puisque cette église est la plus ancienne à connaître une aussi radicale reconversion profane.

Hier Datant du début du XVIIIe siècle, l’église Sainte-Marie était l’une des premières à être dotée d’une galerie et affichait de fiers et magnifiques vitraux, ainsi qu’un orgue Renatus Harris, la star des maîtres facteurs du Royaume-Uni. A noter qu’Arthur Guinness (oui, celui de la bière) s’est marié là en 1761. L’église irlandaise a fermé en 1964 et elle est restée à l’abandon jusqu’à ce qu’un investisseur privé la rachète en 1997 et la transforme en bar. La rénovation a gagné des prix d’architecture en 2006. Puis le lieu a encore changé de propriétaire et s’est étendu à l’actuel complexe.

Le petit signe Un rien d’esprit céleste est possible en louant un espace privatif sur la galerie, tout près du spectaculaire orgue.

The Church, Jonction entre St-Mary et Jervis St., Dublin

www.thechurch.ie

7. Bruton

De pain et de vin

Aujourd’hui Acheter son pain frais, à Bruton, dans le Somerset, au sud-ouest de l’Angleterre, relève de l’expérience spirituelle. La boulangerie est sise dans une chapelle du XVIIe siècle et l’odeur rituelle envahit la rue centrale. Les gourmands peuvent passer la journée en ces lieux généreux: le café accompagne les viennoiseries maison, la pizza prend le relai à midi et ainsi de suite jusqu’à la carte de saison du restaurant et au cellier qui vend des vins de petits producteurs orientés nature. Fatigué? Huit chambres d’hôtes sont prêtes à l’étage, certaines avec fenêtres en ogives…

Hier Le robuste bâtiment de la chapelle congrégationniste était classé niveau 2, ce qui ne l’a pas empêché de rester lontemps à l’abandon. La conversion date de 2008 et les matériaux (chêne, pierre locale, métal) rappellent l’esprit d’époque.

Le petit signe Entre deux fenêtres, au-dessus du bar, une figure christique semble flotter au-dessus du réel. Ah, le pouvoir de l’art contemporain…

At the Chapel, High Street, Bruton, chambre dès 160 fr.

www.atthechapel.co.uk

8. Lucerne

Sur les charbons ardents

Aujourd’hui Grillées au charbon de bois de la mine de Romoos (production artisanale suisse) les viandes sont la signature odorante de ce restaurant-bar ouvert en 2013. Les fidèles y savourent vin et bière, assis sur les anciens bancs d’église. Le local, dans la bourgade de Wolhusen, à une vingtaine de kilomètres de Lucerne, mise sur l’authenticité: celle du mobilier et des murs, préservés au mieux, celle des produits locaux apprêtés avec simplicité, mais créativité.

Hier La chapelle de la paroisse anabaptiste de Wolhusen a été bâtie en 1918 par l’entrepreneur Eduard Geistlich. Les murs sont construits avec des pierres de la petite Emme, la rivière proche, et une charmante allée d’arbres ornait jadis les lieux. A la mort de l’entrepreneur, en 1954, l’activité paroissiale s’est étiolée et le bâtiment est resté vide une dizaine d’années.

Le petit signe La carte des mets se présente sous forme de livre de prière.

Restaurant Kapello, Hackenrüti 7, Wolhusen

www.kapello.ch

9. Maastricht

Gloire aux livres et au café

Aujourd’hui Et voilà qu’une église reconvertie fait partie… d’une chaîne de cafés. Coffeelovers propose en effet neuf lieux aux Pays-Bas, où venir siroter un petit noir à base de grains fraîchement moulus et interprétés selon l’inspiration des baristas. Mais surtout, les majestueux volumes de l’église abritent ce qui est sans doute une des plus belles librairies au monde, avec des étagères élevées jusque sous les voûtes.

Hier L’église gothique date du XIIIe siècle et s’enorgueillit toujours de fresques représentant la vie de saint Thomas d’Aquin et de peintures du XVIIe siècle au plafond. A la révolution française, le bâtiment est devenu un entrepôt, puis une école et un lieu d’exposition. La librairie y a été installée en 2007, suite à des rénovations en profondeur, y compris au sous-sol, pour créer des pièces d’eau et des espaces de stockage.

Le petit signe Une grande table en forme de croix fait le lien entre la librairie et le bar.

Eglise des Dominicains, Dominicanerkerkstraat 1, Maastricht

www.libris.nl/dominicanen

10. El-Jadida

Aleluia & riviera

Aujourd’hui Au cœur de la jolie station balnéaire El-Jadida, sur la côte Altantique, à une centaine de kilomètres au sud de Casablanca, se trouve un petit hôtel que les magazines design portent aux nues. Meubles chinés, palmiers, décoration moderniste: le lieu incarne la dolce vita à la marocaine. Les salons prennent leurs aises dans l’ancienne nef, les chambres dans ce qui fut le couvent… et le restaurant dans l’ancien consulat américain, tout proche.

Hier L’église Saint-Antoine de Padoue a été érigée au XIXe siècle, dans la medina proche de l’ancienne cité portugaise, nommée alors Mazagan. Cet ensemble d’architecture colonialel est classé au patrimoine mondial par l’UNESCO. Désaffectée depuis une trentaine d’années, l’église a été transformée en hôtel de charme en 2012, par Jean-Dominique Leymarie (l’âme aussi du Beldi Country club de Marrakech).

Le petit signe Les vitraux et les arcades demeurent, mais la cloche de l’église a été réduite au silence. Le clocher fait office de décoration dans le patio.

L’Iglesia, Eglise espagnole, El Jadida, dès 150 fr. la nuit

www.liglesia.com

Les églises devraient rester des lieux de partage et d’ouverture

Johannes Stückelberber

Professeur d’histoire de l’art moderne et chargé de cours en esthétique religieuse et ecclésiastique à l’Institut de théologie pratique, à l’Université de Berne.

La Suisse semble timide en matière de réaffectation d’églises. Pourquoi?

Les églises officielles suisses bénéficient d’une situation financière plus stables qu’ailleurs, avec un statut fiscal lié à celui de l’Etat. Le mouvement s’est amorcé donc plus tard – au début du siècle, je dirais – ce qui a permis de tirer des enseignements de ce qui se passait à l’étranger. Clairement, personne, au sein des communautés religieuses suisses, ne souhaite une exploitation commerciale à outrance de ces lieux chargés de symboles.

Mais les églises se vident ici aussi …

Certainement. Et il ne fait aucun sens de les laisser à l’abandon. Dès la première journée du patrimoine religieux, en 2015, notre institut a élaboré une banque de données (www.schweizerkirchenbautag.unibe.ch) qui répertorie les églises réaffectées, avec 200 exemples, dont relativement peu sont des ventes.

Que deviennent ces églises?

Parfois une maison de quartier, parfois une salle de spectacle ou un lieu d’accueil.

Les églises reconverties en lieux publics conservent souvent les symboles de la spiritualité qui y sont attachés

Pas des logements? Des restaurants?

Parfois aussi, comme le restaurant dans le noir Blinde Kuh, à Zurich, implanté dans une ancienne chapelle méthodiste. Un tel changement d’orientation n’est souvent possible que pour de petites chapelles, qui ne sont pas sises sur un espace public, au cœur de la ville. Mais globalement, la réflexion en cours consiste à trouver des alternatives à la vente. Même si le phénomène existe depuis des siècles: pensez à la période de Napoléon, à la sécularisation de l’Etat! Beaucoup de bâtiments religieux sont alors devenus des hôpitaux, des casernes.

Quelles sont les alternatives à la vente?

Voyez l’église Sainte-Elisabeth, au centre de Bâle: il y a certes un café, mais il appartient à l’église, qui l’exploite dans un esprit d’ouverture. Les bénéfices sont naturellement les bienvenus, mais il s’agit aussi de se rendre visible hors de la communauté. Dans la même ville, le centre culturel Don Bosco est installé dans un ancienne église catholique, avec un droit d’usage de 50 ans… et toujours une chapelle au sous-sol. Ce type de contrat permet de faire bénéficier la société de ces lieux, tout en s’assurant que leur usage reste en accord avec une vocation sociale ou culturelle propre à l’église. Le nouvel usage polyvalent de l’église de Maihof à Lucerne permet même d’y jouer au badminton. Pourquoi pas?

Parfois les églises trouvent un autre usage ecclésiastique, par une autre communauté religieuse…

Nous en avons été surpris. Il arrive que des paroisses de la diaspora réinvestissent les lieux. La question de la mosquée ne s’est pas posée… Mais le sens de l’histoire va vers des lieux de culte partagés entre religions, comme ces salles de prière dans les hôpitaux ou les aéroports. D’un point de vue théologique, cela ne pose aucun problème: les trois religions abrahamiques partagent un même héritage.