
Dans sa récente collection joaillière pour Hermès, le créateur Pierre Hardy dégage une énergie du bonheur qui donne envie de danser.
Mains dans les poches en cette journée torride, Pierre Hardy arrive dans les bureaux parisiens de la maison Hermès, un sourire aux lèvres et les yeux remplis du bleu du ciel: «J’adore l’été!» lance-il. Sur la table, un élégant (forcément!) bol jaune soleil rempli de fraises, un autre de myrtilles et de framboises. On sait l’importance des détails qui font la différence, dans la belle maison de tradition!
Il était prévu de parler surtout de la dernière collection de haute bijouterie, mais l’éminent directeur de création se laisse volontiers emmener sur des chemins de traverse et se raconte avec une spontanéité, une sincérité qui met en joie. A l’évidence, nous n’évoluons pas là dans un monde régi par les moodboards de l’équipe marketing, ni dans les dialogues scénarisés par un bureau de communication. Et c’est certainement cette délicieuse liberté, cette denrée devenue si rare dans l’univers du luxe, qui nourrit sa verve créative.
Cet été, Pierre Hardy a présenté une somptueuse collection de haute bijouterie, la neuvième depuis 2010, quand la maison Hermès a investi ce territoire de l’ultraprécieux. Le fil conducteur en est le cheval, envisagé dans ses paysages emblématiques, notamment les plaines du far west. A priori, Pierre Hardy n’avait jamais affronté l’art du métal précieux et des pierres serties avant 2001, soit le lancement de la ligne de bijoux. Mais l’architecture des objets, il en faisait son affaire!
L’ancien danseur, si conscient du langage du corps et de son rapport à l’environnement, s’était déjà imposé par son sens de l’accessoire qui signe la silhouette. Depuis 1990, il dessine les chaussures Hermès, après des années d’expérience chez Dior, sans même parler de sa collaboration avec Balenciaga du temps de Nicolas Ghesquière et de sa ligne de chaussures éponyme. Depuis peu, soit 2020, il chapeaute aussi les si graphiques écrins de la ligne beauté. De tous ces univers, le bijou lui tient particulièrement à cœur et ouvre un terrain d’exploration où le précieux s’inscrit dans la durée… ou peut-être l’éternité?
Comment décrivez-vous votre voyage en haute joaillerie depuis la première collection?
La toute première était vraiment le galop d’essai. Je n’avais jamais fait de haute joaillerie, Hermès non plus. En sont issus quelques objets-signes, presque des totems. L’idée était de surprendre: on voit parfois la maison comme supra élégante, mais un peu froide, détachée du réel… ou en tous cas de l’animal. La première collection s’inscrivait contre cette vision en étant très proche du cheval, avec des pièces inspirées du fouet, du sabot, une vision très cavalière. La collection actuelle, Into the horsescape – un néologisme qui fusionne les mots anglais pour cheval et paysage –, renoue avec l’histoire équestre, mais de façon plus romanesque, en chapitres, avec plusieurs scénarios.
Y a-t-il une pièce qui l’incarne particulièrement pour vous?
J’en ai plusieurs en tête. J’adore la ligne Centaure, un tour du cou comme un collier torque, en or rose serti, avec des cabochons en jade noir à ses extrémités taillés en forme de sabots. Et aussi ce «bijou vêtement», un plastron qui se croise à l’arrière et se noue à la taille. On est là à l’extrême limite du bijou. Cette forme archaïque, archétypale, fait voyager dans le temps: on dirait presque un objet babylonien, tant il est épuré. J’aime beaucoup cette esthétique minimaliste assez radicale. Et cela relève de la gageure que d’assouplir la rigidité du métal pour le faire épouser le corps.

La haute joaillerie évolue souvent dans un univers un peu baroque, or vous l’inscrivez dans une géométrie très rigoureuse…
Rien n’est plus géométrique que la taille d’une pierre: c’est de la géométrie pure, au nanomillimètre. L’éclat vient de cette perfection. Au cœur de la joaillerie, il y a cet ordre minéral: la facette, la taille, la netteté. Et la plupart des bijoux sont symétriques, en mimétisme avec le corps. La joaillerie n’est pas l’opposé de la géométrie.
Votre rapport aux pierres s’est-il développé avec la joaillerie? A priori, ce n’était pas votre univers de base,
C’est effectivement un univers que j’ai découvert. J’aborde la pierre avec mes armes de plasticien: couleur, forme, volume, organisation dans l’espace, pas comme un gemmologue que je ne suis pas. Les pierres sont une palette offerte par la nature. Je m’autorise une grande liberté. Une seule contrainte: que le bijou soit agréable à porter.
Quelles surprises vous attendaient dans l’univers du métal précieux?
La principale surprise, c’est que, finalement, peu de choses sont impossibles. On imagine que la préciosité, la précision et la sophistication extrêmes vont induire des contrainte insurmontables. Mais non! C’est tout l’intérêt de mon travail: le design permet de trouver des solutions qui jouent sur les qualités intrinsèques du métal et de la pierre pour rendre la parure souple, solide, pas trop lourde.
Le dessin est à la source de tout votre travail. Dans la haute joaillerie aussi?
Effectivement. Mais le domaine dépend naturellement aussi beaucoup des pierres. Une grande partie du travail de recherche pour une collection dépend des gemmes à disposition et de ma rencontre avec elles. Si on me dit que je n’ai plus le droit d’utiliser le bleu, parce qu’on ne peut pas certifier l’origine du saphir, alors tant pis! On va faire un dégradé de vert. C’est un peu la phrase de Picasso: quand je n’ai plus de bleu, je mets du rouge. Outre ces aléas, les dessins, eux, sont très précis: j’essaie d’aller au plus près du projet.
Dans cette collection, la femme arbore souvent les attributs du cheval: la selle, le mors, le harnais… En quelque sorte, elle s’incarne en cheval.
Il y a une grande ambiguïté dans ce glissement. Un jeu sensuel… Il faut recourir à la litote: je dirais que la femme s’approprie la puissance, la magie de l’animal ou de ceux qui le domptent. Les pièces joaillières fusionnent avec le corps, elles se métamorphosent par la façon dont elles se placent sur la peau et imposent ainsi une nouvelle esthétique.
Quel est votre rapport personnel au cheval? Êtes-vous cavalier?
Pas du tout. J’envisage les chevaux à distance, mais je les trouve magnifiques. L’échelle est très impressionnante: les yeux, la bouche… L’anthropomorphisme joue, évidemment! Tout ce qu’on reconnaît d’un animal qui pourrait être humain est impressionnant.

Bracelet manchette en or blanc et diamants, de la ligne Etreintes, qui voit s’entrelacer les courbes des mors d’équitation.
Travailler pour Hermès n’implique donc pas forcément des cours d’équitation…
L’expérience vécue n’est pas la seule manière d’aborder le réel (il rit). Je crois beaucoup à la force cérébrale. J’ai ce film un peu mythologique en tête, un voyage à cheval à travers les steppes – il pourrait s’agir des plaines de l’Argentine comme du Montana. Je vois un galop sur la plage, la griserie du danger… Un vrai fantasme!
Quel est le lien entre chaussure, objet de beauté et joyaux? Ces domaines relèvent-ils de la même démarche ou le rapport à la peau, en joaillerie, change-t-il la donne?
La peau est un organe comme un autre… Je travaille dans des registres différents, des échelles, des matières, des proximités différentes, mais au fond ce qui m’intéresse à chaque fois, c’est de parler au corps. Je m’adresse à lui avec des outils, des pièces d’apparat, presque des modifications. La danse m’a donné une grande conscience du corps. Je n’y pense pas en dessinant, mais je comprends intrinsèquement comment un objet fonctionne avec le corps. Une bague peut être plus ou moins astreignante. Tout comme une chaussure: jusqu’où pousser le talon pour que ça marche avec la jambe? Peu d’accessoires modifient autant la posture et la conscience de soi. Ces questions me passionnent.
Au défilé homme de l’automne, on a vu une des broches de la collection sur un revers de veste masculine. Là aussi, la broche induit-elle un changement de posture?
La pièce était pensée comme un indice, un teasing de la collection de bijoux. Il s’agissait de la pièce avec une botte et un lasso – un côté très rodéo! J’adore l’esprit cow-boy avec des pierres précieuses. Certaines pièces sont très féminines, conçues pour accompagner, chanter, poétiser ou sublimer une vision de la féminité. D’autres circulent plus librement, de façon fluide. Mais je ne fais pas des bijoux spécifiquement pour les hommes. Je trouve beau quand un homme emprunte le bijou de sa compagne: il faut que le geste ait un sens. Le choix d’un bijou est toujours une affaire intime et cela me fait plaisir quand on se les approprie de manière très personnelle.
De quelle manière se passe la collaboration avec Nadège Vanhée, directrice artistique du prêt-à-porter féminin? Les univers se construisent-ils ensemble?
Non, nous travaillons de manière étanche. Les raisons sont structurelles: les moments de présentation ne sont pas les mêmes, ni les histoires racontées. Et les enjeux diffèrent: le prêt-à-porter est désirable dans l’instant, et la proposition sera renouvelée trois ou six mois plus tard. Je ne sais pas combien un bijou va durer, combien de temps il sera aimé, mais j’espère qu’il le sera pour l’éternité. Nadège choisit pour ses défilés les bijoux qui résonnent avec l’histoire de sa collection.
En même temps, vos narratifs doivent s’entremêler…
Bien sûr, nous marchons sur une même planète qui s’appelle Hermès. Mais chacun l’explore à sa manière, sans règles données… Ce qui est un privilège merveilleux.
Vous explorez cette planète depuis trente-six ans! Qu’est-ce qui vous fait plaisir, chaque matin en vous levant?
Je suis fier de cette fidélité envers moi. Le plus beau compliment que l’on puisse faire à un créateur, c’est de lui renouveler la confiance. Cela induit un état d’esprit très libéré. J’ai un énorme plaisir à travailler sans règle imposée. Je n’ai jamais rencontré un directeur marketing chez Hermès.
Jamais?
Moi, je suis là pour alimenter la réflexion, créer la fantasmagorie. Dans un deuxième temps, bien sûr, tout cela est rationalisé…
Et dans le objets de maquillage?
Je travaille avec Gregoris Pyrpylis, directeur de création de la Beauté Hermès. Mais comme je ne suis pas maquilleur, je ne vais pas imaginer un nouveau fard à paupières. Je vais juste concevoir la boîte dans laquelle il sera présenté. Les moments de créations sont différents. C’est lui aussi qui me dit de quel pinceau il a besoin: la longueur, le volume, l’usage. A moi de faire en sorte que cet accessoire soit le plus séduisant possible. J’adore ce travail de design pur.
Le créneau de la cosmétique est très compétitif. Or, vous avez réussi à inventer des boîtiers, des accessoires que l’on a vraiment envie de toucher, de garder…
C’était un peu mon obsession au début: comment faire la différence dans un univers si saturé? Comme je n’y connaissais rien, j’ai fait ce que je pensais le mieux – et c’est souvent la meilleure solution. Il faut partir de zéro, oublier tout ce que l’on croit savoir et réduire. Epurer. Il faut rendre l’objet le plus radical possible.
Comment intègre-t-on la notion de poids?
Cet élément de design immatériel est fondamental. Il faut le gérer, le contrôler. La légèreté comme le poids sont des qualités jusqu’à un certain point. Trop de légèreté induit un effet un peu inconsistant, mais trop de poids embarrasse. C’est un équilibre délicat à trouver.

Présentée en avant-première lors du défilé de prêt-à-porter masculin, en juin, la broche de la ligne Lasso Disco figure des bottes et un chapeau de cow-boy et un lasso – l’esprit far west en or et en diamants.

Dans la ligne Apparat, ce bijou de corps en or rose serti de diamants blancs enlace la taille et ceint le décolleté d’un maillage souple. Cette ligne de la collection joaillière fait écho aux tenues qui parent parfois les chevaux.
Ce qui nous amène à la joaillerie…
… et au rapport avec son propre corps. Certaines femmes aiment sentir une présence du bijou, d’autres ne supportent que le très diaphane. C’est un goût très intime, très personnel.
Y a-t-il des zones du corps plus difficiles à orner que d’autres?
On peut évidemment aller très loin dans l’exploration du corps, mais dans le spectre qui est le mien, celui d’une maison de luxe, je dirais que les oreilles sont un terrain compliqué, car toutes sont différentes. Le bijou de corps représente aussi une limite intéressante: une chaîne qui descend du cou à la taille, par exemple. Entre séduction, érotisation, fétichisme, il faut placer le curseur au bon endroit… et oser aller un peu trop loin pour que l’effet soit nouveau et surprenant.
Quel est votre rapport au diamant? Vous qui êtes tant porté sur la couleur…
Je suis toujours surpris quand on m’attribue une passion des couleurs, car mes premières amours étaient extrêmement monochromes. J’ai fait des collections toutes noires, car tout est beaucoup plus beau en noir – ou au moins sur un fond noir…. J’ai vraiment appris à apprivoiser et à travailler toute la palette de couleurs. Mais je me souviens de l’une des premières fois où j’ai travaillé sur la joaillerie, quand on allait choisir des pierres chez un lapidaire. J’ai vu toutes ces couleurs de la création sur une table et j’ai trouvé cette abondance totalement irrésistible. Quelle sensualité dans ces morceaux de nature, aux nuances sans limite! D’une certaine manière, je me suis senti obligé, comme une politesse, de faire honneur à ce cadeau de la nature en les exploitant de la façon la plus noble, la plus spectaculaire.
Êtes-vous en train de m’expliquer que vous avez attendu l’arrivée en joaillerie pour comprendre ce qu’était la couleur?
Non. Mais il y a des matières, comme la soie, certains cuirs, comme le daim, auxquelles la couleur répond de façon incroyable. Les nuances sont plus riches, plus profondes, plus vibrantes.
Les couleurs vous murmurent des secrets à travers la matière…
Je ne suis pas du tout ésotérique, mais je pense que certaines vibrations optiques entrent dans ma rétine et produisent un effet purement physiologique. Je crois beaucoup à ça, vraiment. La luminothérapie ne relève pas de la magie: certaines personnes sont plus sensibles que d’autres aux ondes lumineuses, qui peuvent influencer le physiologique, le physique.
Et le diamant, donc…
Je l’adore! C’est comme la réponse au noir, son alter ego. Travailler le diamant, c’est comme travailler la lumière!

Rouge à lèvres de l’édition limitée automne-hiver 2026, dans son tube en métal laqué, poli et brossé. Un objet – rechargeable – à conserver et manipuler longtemps.
Quelle est votre heure préférée, dans une journée?
L’heure magique, c’est entre chien et loup, vers 21 h 30 en été. Ce moment où les lumières naturelle et artificielle s’équilibrent. J’adore cette transition. L’hiver, ce serait plutôt l’absence de couleur du matin… Mais je n’aime rien de l’hiver.
Êtes-vous très ancré à Paris?
Absolument! J’y suis né et c’est une ville follement inspirante.
La seule à vous faire vibrer?
Je vais aussi beaucoup en Grèce ou à peu près n’importe où en Méditerranée. J’ai besoin de soleil. Je suis aussi à moitié Corse, du centre de l’île. Je vis à Paris, mais je me ressource au sud.
Portez-vous des bijoux?
Rien, hormis des choses très personnelles, comme une alliance. Mais je trouve les bijoux très beaux sur certains hommes, dans une multitude de registres différents, d’ailleurs, qui peuvent aller du port aristocratique au dandy, au rockeur, au biker. Mais pas sur moi.
Et votre vestiaire?
Je m’habille de manière très, mais alors très élémentaire. Trois registres: chemise, polo, pull. Monochrome. Minimal. Jamais d’imprimés – trop agités. Tout au plus une rayure – le comble de l’excentricité pour moi. J’ai longtemps fantasmé une garde-robe rationnelle: cinq costumes noirs, bleus, gris, dix chemises blanches, dix bleu ciel… Mais elle m’est impossible. Dans le vêtement, il y a toujours un fantasme de transformation: être soi en mieux, grâce à un détail.
Quels sont vos fétiches personnels, ceux auxquels vous ne résistez pas?
J’adore acheter des objets, je peux même être compulsif. Mais c’est idiot, je ne sais plus où les mettre… Comme j’adore meubler des maisons, je continue à regarder les annonces et à me projeter dans des ailleurs différents, même si je sais que je n’ai pas assez de temps pour aller là où je suis déjà installé.
Combien de maisons habitez-vous?
Trois… enfin quatre avec la maison familiale de Corse. A Paris, nous vivons dans un hôtel particulier du XVIIe siècle, sur l’île Saint-Louis, où les éléments contemporains réhaussent l’esthétique classique. A New York, c’est l’esprit white box, très minimal. En Corse, ma sœur m’a laissé aménager en version minimale aussi, avec des accents méditerranéens. En Grèce, c’est… grec, une sorte de rustique mais épuré. Surtout pas de folklore.
Ah bon?
Au final, tous les folklores se ressemblent. Danse bretonne, chants corses ou grecs… on en revient à une sorte d’archaïsme originel.
Dessinez-vous en dehors des collections?
De moins en moins. J’ai pensé, un temps, que je serais peintre un jour… Mais, non. Il faut se rendre à l’évidence.
Et dans ces maisons, cuisinez-vous?
Beaucoup! J’aime les cuisines minimales, de type labo, où on a tout sous la main. C’est absurde de faire un marathon dans une cuisine de 120 m2 à chaque fois que vous avez envie de rassembler les ingrédients pour une salade!
Un plat fétiche qui vous met du baume à l’âme?
Des linguine au citron, sans hésitation! Je pèle un citron, je garde le zeste et je prélève le jus. Je mets trois ou quatre lanières du citron dans l’eau, dans laquelle je cuirai les pâtes. Je fais sauter le reste du zeste avec de l’huile d’olive et c’est tout. Je mets du beurre aussi – un peu – puis j’ajoute le jus du citron. Quand les pâtes sont al dente, je termine dans la poêle avec un peu d’eau de cuisson si nécessaire et du parmesan pour lier. C’est tout: trois éléments, la beauté de la simplicité.
Dans le monde actuel, entre instabilité, guerre, crise climatique… quel sens peut apporter le luxe et le beau?
Comme la musique, la danse ou les musées, l’artisanat nous permet de rester vivants. La beauté nous élève. Il ne faut surtout pas arrêter de la cultiver, mais le faire en conscience, sans obscénité. Mais c’est vrai que nous marchons en équilibre sur une ligne tendue. Paradoxalement, en périodes sombres, le luxe a souvent prospéré, les gens ont prêté attention à leurs tenues. Cela relève sans doute de nos paradoxes intimes, d’un réflexe de survie, d’un besoin d’humanité.

