La styliste Mary Katrantzou illumine la mode de ses visions féeriques. Invitation dans son monde de grande fille à l’âme d’enfant.

Cette jupe – attendez! – ne dirait-on pas des briques de Lego? Bingo! Et il y a aussi un sac à main orné d’une baleine gonflable. Pour sa collection de printemps 2018, Mary Katrantzou a puisé dans le répertoire de l’enfance: sus à la morosité ambiante, sachons créer de l’énergie positive. La presse spécialisée unanime a salué l’exploit de la styliste anglaise d’origine grecque, elle qui a su imaginer des vêtements à la fois amusants, somptueux, optimistes… et éminemment portables.


D’une certaine façon, cette clameur enthousiaste n’a rien de surprenant. Depuis qu’elle a fondé sa maison de mode, la belle brune au visage de Madone s’est forgé une réputation reposant sur l’improbable mélange entre rêve et réalisme. Les vêtements tombent bien, sont faciles à porter, sans chichi qui dépasse; pourtant, par la grâce d’imprimés délirants et de matières renversantes, voilà ses adeptes parées de plumes de paon ou enjolivées d’une Blanche-Neige en strass sur la poitrine. Sa marque de fabrique? Des imprimés à base de photographie numérique, inspirés d’objets du quotidien. C’est ainsi, par exemple, que Mary Katrantzou a obtenu l’alors très convoité Swiss Textile Award, en 2010, pour une collection inspirée des intérieurs bourgeois, avec fenêtres, stucs ou fauteuils Louis XVI sur les courbes du corps. Des tenues spectaculaires, qui donnent la pêche. Dans le même ordre d’idées, la créatrice signe une collection de bijoux pour Atelier Swarovski, cette ligne exclusive qui fait la place belle aux signatures prestigieuses, qu’elles viennent de la mode (Jason Wu, Iris Apfel), de l’architecture (Daniel Libeskind, Zaha Hadid) ou du design (Ron Arad). Mary Katrantzou a imaginé un univers de cristaux aux couleurs fortes, où chaque pierre, plutôt que sertie, évolue à la fois libre et captive dans sa cage individuelle. Il en résulte des boucles d’oreilles, des bracelets, des colliers surdimensionnés, à porter comme des professions de foi.


Shoreditch, à Londres, au nord de la City, était connu, il y a peu, pour ses entrepôts désaffectés. Aujourd’hui, le quartier vibre d’une foule de start-up du secteur technologique et de bars alternatifs pour abreuver les génies de la nouvelle économie. Un peu à l’écart du tohu-bohu, le studio de Mary Katrantzou est sis dans un ancien complexe industriel en briques, converti en business center un peu communautaire, où ses ateliers, bureaux et showroom grignotent de plus en plus d’espace, sur plusieurs étages. Ici, les concepteurs de tissus testent les nouvelles couleurs; là, on travaille les modèles sur mesure, pour les commandes spéciales; ailleurs encore, on colle sur la paroi les tableaux d’ambiance pour les saisons à venir. Sols en bois, vélos dans l’entrée, un café en plein air improvisé dans la cour: l’ambiance est à la créativité sans frime. Bienvenue dans l’usine de la joie de vivre.

Nous sommes en 2018, quelle histoire la collection de printemps raconte-t-elle?

Elle est très liée à la collection de bijoux avec Atelier Swarovski, que j’avais commencé à imaginer juste avant. Nous pensions au thème de la nostalgie, à ce que cela signifie de regarder en arrière en évoquant des souvenirs agréables. Quand j’ai ouvert le catalogue des cristaux, vu ces couleurs, formes et tailles, je me suis retrouvée dans ma peau d’enfant qui a envie de jouer, de tout expérimenter. Ces activités du plus jeune âge bâtissent notre créativité d’adulte. J’ai tiré ce fil, pour les bijoux d’abord: des formes simples, géométriques comme des plots de jeu de construction, rond, cube, triangle… Et pour l’alignement des couleurs en arc-en-ciel.

Tableau des passages du défilé printemps-été 2018.

Votre nostalgie n’est pas une tristesse…

Pas du tout! C’est le souvenir de moments heureux. C’est revivre le sentiment joyeux du jeu, de la découverte des possibles, de la fraîcheur. Cet état d’esprit fait du bien. C’est ainsi que nous avons élaboré le vocabulaire qui s’est développé ensuite dans le prêt-à-porter.

Et nous voilà avec des jupes en pièces de Lego!

Effectivement! Je suis un bébé des années 1980 et mon univers était fait de jouets gonflables, de spirographes, de billes… Mais il ne s’agit pas seulement de ma nostalgie personnelle, plutôt d’un sentiment générique que n’importe qui peut avoir vécu. Prenez le camping et ce moment où la tente enfle et prend forme. Peut-on s’en inspirer pour une silhouette? Oui, ce sont les jupes gonflées comme des ballons à air chaud, en nylon brillant. Et ces bracelets d’amitié que nous nous tressions: une robe est conçue comme un bracelet géant, comme un brin ténu tissé en volume immense et décoré d’une myriade de cristaux. J’ai dû avoir recours à un groupe de femmes au Kosovo, trouvé par le biais d’une organisation de charité, pour réaliser à la main ce travail incroyable.

De l’artisanat, alors que vos collections ont toujours été d’inspiration très technologique…

Cela fait quelques saisons que j’intègre le fait-main. A l’origine, nous avons beaucoup travaillé avec les avancées technologiques, les
imprimés manipulés digitalement et nous avons poussé ces techniques aussi loin que possible. Je me souviens des critiques de l’époque, dont je suis toujours très fière: en 2012, Vogue a même parlé de moi comme de la «Léonard de Vinci de Photoshop» – Woaw! C’était incroyable! Mais il est arrivé un moment où j’ai réalisé que l’on ne voyait plus que l’aspect imprimé de mon travail. Or, les coupes ont toujours été fondamentales, de même que les recherches textiles: nous n’avons jamais cessé de créer nos propres tissages, soigné la tactilité avec des effets brodés. Et tout cela disparaissait sous l’impact visuel de l’imprimé. Alors j’ai vraiment ressenti le besoin de recentrer l’attention et j’ai fait trois collections d’affilée sans l’ombre d’un motif. C’était un peu jouer avec le feu, car j’aime clairement les imprimés et, en plus, ils font intégralement partie de l’ADN de la marque. Mais je me devais de prouver qu’il y avait autre chose, aussi.

Tenue tirée du défilé présenté aux Swiss Textile Awards en 2010.

Et comment le définissez-vous, alors, cet ADN?

Nous restons clairement une marque orientée sur l’image et notre méthode dominante est celle du collage. Mais notre identité repose sur la couleur, le motif, l’imagination et une certaine témérité. Des vêtements pour des femmes qui n’ont pas froid aux yeux.

Vous usez aussi beaucoup de cristaux, en ornements. A quoi tient votre nostalgie en la matière?

J’ai grandi en Grèce, et la vision que j’avais, enfant, des cristaux Swarovski, était essentiellement liée à ces petits animaux à facettes que collectionnaient les parents de mes amis. L’engouement était énorme, là-bas: le cygne, l’ourson… Ce n’est qu’à mon déménagement à Londres que j’ai réalisé que le cristal pouvait aussi donner lieu à de la recherche innovante et des collaborations artistiques. Aujourd’hui, j’adore m’amuser avec cette matière. On a tellement fait d’essais! Des imprimés sur le cristal, de la peinture par aérosol, des cristaux floqués… C’est incroyable de pouvoir proposer des détails aussi travaillés à un prix aussi abordable.

Quelle importance vos racines grecques jouent-elles dans l’élaboration de votre style?

Ma mère était décoratrice à Athènes et j’ai vécu entourée de revues professionnelles, remplies de maisons somptueuses. Je me souviens parfaitement de la manière dont je décortiquais les pages pour en faire des collages et mes premières collections étaient comme un prolongement de ces jeux. Je réalise aussi que je suis influencée par toutes ces femmes grecques des années 1980, qui étaient impeccablement vêtues, le sac assorti aux chaussures, au vernis et au rouge à lèvres… J’ai dû m’émanciper de cette approche, mais il m’en reste tout de même des images dans la tête. Quand je suis arrivée en Angleterre, j’ai découvert un rapport au style beaucoup plus irrévérencieux. Comme bien des étudiants étrangers, j’ai bâti mon regard sur le choc des cultures. L’ambiance de la Méditerranée est si différente de celle d’ici! Ne serait-ce que par les couleurs vibrantes que l’on a toujours dans l’œil. J’aime à penser que le temps qu’il fait à Londres, toujours si gris, me pousse vers la couleur.

Et pourquoi ce départ à Londres? Pour vivre plus pleinement de la mode?

Pas du tout! En fait, je ne suis venue initialement que pour un semestre, parce que mon amoureux d’alors (qui est toujours mon amoureux!) étudiait ici la médecine. Je suis donc arrivée par accident, mais j’ai tellement aimé la ville et mes cours en design appliqué que la mode est venue de fil en aiguille – si je puis dire.

La mode est un système qui s’emballe… De combien de tenues avons-nous vraiment besoin?

Il est clair qu’il y a simplement trop de produits en vente, actuellement. On constate d’ailleurs un ralentissement des rythmes de collections. L’enjeu, pour chaque marque, est de bâtir un univers auquel les clients ont envie d’adhérer. Nous, nous avons commencé avec des tenues de soirée spectaculaires. Maintenant, nous évoluons vers la vie quotidienne, le grand air et des objets qui font de beaux cadeaux: bijoux, cartes de vœux à personnaliser et peut-être bientôt de petits objets. Après le coup de cœur, la relation avec une marque devient plus intime, s’associant à son regard sur le monde, à des valeurs esthétiques et parfois sociales, liées à la manière de produire. Cela devient comme une tribu à laquelle on se sent appartenir.

Regard en arrière: vos moments les plus forts?

Clairement, j’ai adoré voir la marque grandir et me laisser surprendre par les méandres créatifs empruntés. Par exemple, quand j’ai gagné le Swiss Textile Award, en 2010, cela a représenté un tournant, surtout en matière de confiance en moi. Jamais auparavant, je n’avais gagné de prix et j’avais sans doute une image un peu limitée de mes capacités. Quand j’ai été sélectionnée, j’étais presque désespérée: je me disais que c’était trop tôt, que je ferais piètre figure. Alors quand, à Zurich, ma victoire a été annoncée, j’ai fondu en larmes – ce qui ne me ressemble vraiment pas. Quand je vous le raconte, ce récit paraît trivial, mais vous ne réalisez pas à quel point ma vie a changé à ce moment-là. Une révélation! Pour la première fois, j’ai compris que je n’ai pas de limite. Que personne n’a de limite. Qu’il n’y a pas de limite pour qui reste en alerte sur le monde qui bouge et s’efforce de toujours faire mieux. Naturellement, la somme gagnée m’a permis d’investir dans mon studio, mais surtout, symboliquement, ce prix a été le début de tout.

Vous étiez plutôt seule à Londres, non?

Effectivement, je n’ai jamais eu de partenaire commercial. Mais mon amoureux m’a toujours beaucoup soutenue. Il me proposait son regard extérieur – il est neurologue, j’ai un immense respect pour son travail – et officiait comme voix de la raison. Cela dit, j’ai rencontré des gens formidables, qui m’ont donné des coups de pouce aux bons moments. Et Londres est un lieu privilégié pour les jeunes talents de la mode, car le British Fashion Council est une plateforme très efficace.

Vous employez toujours le pluriel en parlant de votre travail. L’équipe compte visiblement beaucoup…

Naturellement! Nous sommes un relatif petit nombre, entre 25 et 30 personnes selon les moments. A l’origine, nous étions davantage, avec surtout des juniors, qui ont grandi avec l’entreprise. Aujourd’hui, quand certains partent, je peux me permettre de les remplacer par des professionnels expérimentés, qui font une vraie différence tant en production qu’en vente, grâce au savoir acquis auprès d’autres compagnies. C’est très enrichissant. C’est moi qui lance les collections, mais ensuite la créativité est démocratiquement partagée. Une grande partie de notre énergie va dans le développement textile. Pas seulement en imprimé. C’est à la base de chaque collection, car le cycle de production est très long. Mais nous avons des partenaires extraordinaires, qui nous aident à réaliser nos rêves. Dont la manufacture de broderie Forster-Rohner à St-Gall, d’ailleurs!

Vous ne portez pas beaucoup vos modèles…

Effectivement, je m’habille surtout de noir. Il s’agit de concentration: quand on sollicite beaucoup son imagination, qu’on manie le rêve et la couleur, on a envie d’écarter cela de sa personne. On ne peut pas gaspiller son énergie à construire chaque matin son allure.

Chaussures compensées ouvertes de la collection printemps-été 2018.

Et votre maison?

Elle aussi est totalement minimaliste. Murs blancs, bois au sol, rien de coloré ni de décoratif. Quand je rentre, c’est comme quand un artiste nettoie sa palette.

Les vacances, c’est en Grèce?

Oui, pour voir ma famille. J’ai toujours l’impression de retourner dans le passé, car j’ai quitté le pays à 19 ans et je n’en ai pas beaucoup d’expérience comme adulte. C’est un sentiment doux et innocent.

Et votre prochain rêve?

Rester créative et enthousiaste pour au moins les dix ans à venir. L’enjeu, pour tout créateur, est de ne pas virer à l’autosatisfaction, ne pas devenir blasé. La mode est un début, mais je me vois dans mon métier de designer comme une curatrice de beauté. Je serai heureuse tant que je pourrai faire cela. Je me sentirai vivante.

Silhouette à l’esthétique poupée lors d’un défilé.