
Architecte, designer et scénographe, la Franco-Iranienne India Mahdavi navigue avec audace entre les mondes et les continents pour les égayer.
La lumière du soleil pénètre dans le salon à travers la véranda. Alors que le temps fait encore frissonner en Suisse, Arles bénéficie déjà de températures printanières. India Mahdavi est installée dans sa maison dans le sud de la France lorsqu’elle se connecte pour un entretien sur Zoom, vêtue d’un pull à col roulé orange qui contraste avec les murs blanc cassé. Elle a acheté cette bâtisse de deux étages – sa première maison! – il y a environ cinq ans. Un fait qui peut surprendre pour quelqu’un qui passe sa vie à dessiner des maisons pour les autres.
Pourtant, jusqu’ici, India Mahdavi a mené une vie de nomade. Celle qui se définit souvent comme «polyglotte et polychrome», est également architecte de formation, avec une éducation entre les États-Unis, l’Allemagne et la France, des racines iraniennes et égyptiennes… Une cosmopolite sans ancrage, en somme, qui se sentait chez elle partout et nulle part. Jusqu’à ce qu’elle tombe en pamoison devant une propriété à Arles, qui lui a offert cette possibilité d’ancrage, grâce à son amie, la mécène suisse Maja Hoffmann, avec laquelle elle collabore depuis plus de quinze ans.
Pour autant, India Mahdavi entretient des liens étroits avec la Suisse. En 2017, elle avait imaginé un nouveau concept pour la pâtisserie Ladurée à Genève, et elle rend souvent visite à sa sœur installée avec sa famille au bout du lac Léman.
En fin d’année, celle que l’on surnomme souvent la «reine des couleurs» a accepté de faire un pop-up de Noël à la Mews House de Zurich, en présentant une sélection de sa collection de «petits objets» riche en couleurs et matières: coussins, vases, bibelots divers, ainsi que ses fameux tabourets Bishop.
Des créations dans des tons fraise, violet, safran – tout comme le canapé en lin jaune de 6 mètres de long sur lequel elle est assise pendant notre interview et qui est aussi l’une de ses créations. Ses espaces, son mobilier et ses objets dégagent une gaieté que l’on retrouve dans tous ces projets de restaurants, d’hôtels et de musées qu’elle conçoit à travers le monde. De Londres à Trondheim, en passant par Miami ou Mexico.
Quel est le déclencheur de vos créations? Vous parlez souvent du «contexte»…
Le design peut commencer par une émotion ou tout simplement par ce qui nous entoure, ce que j’appelle le contexte – car il influence non seulement la forme et la fonction mais impose des contraintes qui sont souvent des points de départ pour moi. Et puis toutes les ressources qu’offre un territoire, aussi bien en matériaux qu’en savoir-faire, m’influencent beaucoup car ils font partie du contexte. Je peux donner une multitude d’exemples. Je pense à un des premiers hôtels que j’ai dessinés à Mexico, le Condesa DF qui remonte à 2003-2004, et nous avions sourcé tous les matériaux localement, fait intervenir des artisans locaux, etc. C’est ce dialogue qui m’intéresse.

Le restaurant Sketch, à Londres, entièrement baigné de rose, est devenu viral sur les réseaux sociaux. Depuis, India Mahdavi l’a inondé d’un jaune joyeux.
Vous avez d’abord étudié l’architecture avant de vous tourner vers le design d’intérieur. Quel regard portez-vous sur l’architecture suisse?
La Suisse a toujours produit de grands noms de l’architecture, je pense à Le Corbusier qui a influencé toute l’architecture moderne. Mes architectes préférés sont souvent suisses, comme Herzog et de Meuron, Peter Zumthor, Mario Botta, l’architecte théoricien Philippe Rahm, qui est aussi un ami. Récemment, j’ai découvert et beaucoup aimé la nouvelle aile du Kunsthaus de Zurich, conçue par David Chipperfield. C’est un bâtiment assez radical et très fonctionnel. Mon approche est plus émotionnelle, intuitive. Et j’aime bien convoquer une forme d’ornementation qui se déploie avec la couleur.
Au début de l’année, on a pu avoir un petit aperçu de votre univers à la Mews House de Zurich, où vous aviez un pop-up store…
À Paris, j’ai un petit «écosystème» rue Las-Cases où se trouve notamment mon studio de création, mes showrooms de mobilier et de petits objets, mais aussi deux lieux d’exposition, la Project room et la Tiny room, que je mets à disposition de galeries ou de jeunes designers. C’est dans mon studio de Las-Cases que je crée mes projets: du mobilier, des objets que je présente par la suite dans mon showroom. Je ne dessine jamais de collection à proprement parler, ce sont des pieces qui coexistent et qui forment un ensemble joyeux et cohérent.
Comme votre célèbre tabouret Bishop! À l’occasion de son 24e anniversaire, il a été moulé dans du… chocolat, et il contenait des pistaches d’Iran. Dans quelle mesure vos racines iraniennes influencent-elles votre design?
Je n’ai pas vécu en Iran et je n’ai malheureusement pas accès aux savoir-faire iraniens, car il est très difficile d’exporter depuis les sanctions et encore plus depuis la guerre – mais je pense qu’il y a quelque chose de profondément oriental dans mon travail – rien de tangible, que l’on puisse vraiment voir. C’est juste le sentiment que l’on éprouve dans les espaces, celui de se sentir bien, comme si l’on se sentait enlacé.

Comment vivez-vous la situation actuelle en Iran?
Je suis tellement triste. Triste et très bouleversée. Cette guerre ne fait qu’ajouter à la souffrance de la population iranienne. Et malheureusement, je ne pense pas que cela mènera à la démocratie en Iran. Et je ne pense pas non plus que cela résoudra les problèmes pour lesquels elle a été déclenchée. J’aimerais rester optimiste et espérer voir un jour l’Iran embrasser la démocratie – auquel cas je serais heureuse de passer plus de temps dans le pays de mon père.
Sur un ton plus léger… Le restaurant londonien Sketch, qui est devenu viral sur les réseaux sociaux, tient une place à part dans vos accomplissements…
Lorsque j’ai conçu le Sketch, Instagram en était encore à ses balbutiements, je n’avais aucune idée qu’il deviendrait viral. Cet espace cubique n’avait pas de fenêtres. J’ai décidé intuitivement de lui donner une forme de douceur, de féminité et de le traiter entièrement en rose, monochrome. Pour moi, c’était une nouvelle façon d’aborder la couleur. J’avais une certaine facilité à les manier alors qu’en général, il y a une véritable réticence à les utiliser. Et moi, au contraire, je manie la couleur avec une certaine habileté. Je m’en suis amusée au début de ma carrière, je mélangeais aussi bien les couleurs que les motifs et je me surprenais moi-même de cette facilité – et puis, cela a inspiré toute une génération de jeunes décoratrices. Alors utiliser le rose de façon monochromatique à une plus grande échelle a été une réponse surprenante et nouvelle – je ne m’étais pas rendu compte à quel point les gens étaient beaux dans cette pièce rose! Comme s’ils avaient passé deux jours au soleil.
Pourquoi pensez-vous que les gens ont peur de la couleur?
Parce qu’il faut un certain talent pour marier les tons entre eux. Je vois les couleurs comme des amies. Je trouve qu’elles devraient susciter des conversations, elles devraient se disputer pour ne pas trop se ressembler. Si tout le monde est d’accord dans une conversation, celle-ci n’est pas particulièrement intéressante. Si tout le monde est en total désaccord, il n’y a pas non plus de conversation. Mais s’il y a un peu de friction, la conversation devient intéressante. Si vous n’avez que des amis d’une seule génération, d’un seul mi-lieu, d’un seul pays, cela devient un peu ennuyeux. Donc, si vous réunissez des gens du monde entier, de générations et de cultures différentes, la vie devient beaucoup plus riche.
Avez-vous une couleur préférée?
Non, mais ma palette me ramène souvent vers des teintes chaudes comme le jaune ou le orange, et il m’arrive parfois de préférer certaines couleurs à d’autres, mais cela dépend davantage du contexte, certaines conviennent mieux à telle ou telle maison. Prenez par exemple ma propre maison: ici, j’aime le rouge, même si je n’en suis généralement pas fan, mais je pense que cette maison avait besoin d’amour et de chaleur. Le rouge lui a apporté cela.

L’année dernière, le musée d’art moderne et contemporain PoMo a ouvert ses portes à Trondheim, en Norvège. La créatrice a conçu la cage d’escalier en collaboration avec l’architecte Erik Langdalen – le métal brille d’un orange vif.
Votre amour des couleurs est-il dû à vos origines?
Mon amour des couleurs, mon amour des motifs, c’est inconscient. Ce sont des souvenirs qui me viennent de mon enfance. Cette passion vient aussi de l’époque où je vivais aux États-Unis. Mes premiers souvenirs sont en technicolor.
Vous avez ensuite déménagé en Allemagne et, à partir de là, la vie est soudainement devenur noire et blanche, comme vous l’avez dit un jour…
Eh bien, je dois l’avouer, c’était déprimant. J’ai grandi aux États-Unis, un pays tellement joyeux et moderne, dans mes souvenirs. Mon arrivée en Europe a été très difficile, c’était perdre cette lumière chaude de la côte est des Etats-Unis. Le ciel était bas. Il faisait toujours gris. Les bâtiments eux aussi étaient gris. J’ai dû quitter tous mes amis. À cet âge, la séparation est traumatisante. J’étais partout «la fille qui venait d’ailleurs». Et si les gens connaissaient l’Égypte, c’était beaucoup moins le cas de l’Iran. J’ai donc grandi en tant qu’étrangère, et c’est peut-être pourquoi il m’a fallu près de 55 ans pour me décider à acheter une maison quelque part!
Le sentiment d’appartenance vous manquait-il?
Bien sûr. C’est probablement pour cela que je conçois des maisons.
Vous avez acheté votre maison à Arles – où vous vous trouvez actuellement – il y a cinq ans. Avez-vous eu du mal à trouver un bâtiment qui réponde à vos exigences en tant que designer?
C’est comme si je vous demandais s’il est facile de trouver un mari. Je ne sais pas. En fait oui, c’est difficile, surtout de trouver le bon! Cette maison était inhabitée depuis deux ou trois ans. Elle était donc vraiment délabrée. Quand on achète une maison, on le fait pour ses possibles– pour moi en tout cas –, car les possibles sont toujours plus excitants que la réalité. On fait des projets sans savoir où ils nous mèneront. Il faut savoir se laisser guider par la maison elle-même…
Comment avez-vous procédé?
J’ai conservé tout ce qui pouvait l’être, au-delà de mon goût personnel. J’ai joué de cela: j’ai rajouté des couches plutôt que d’en retirer. Une des seules grandes interventions a été d’ouvrir une grande baie pour créer un porche-moustiquaire, car dans cette région, nous avons beaucoup de moustiques. Il s’agit en fait d’un espace intermédiaire, intérieur /extérieur – toujours un entre-deux, un peu comme moi. Cela me plaît beaucoup.
Au musée d’art moderne PoMo de Trondheim, ces «espaces intermédiaires» étaient également essentiels pour vous.
Ce bâtiment avait été conçu initialement comme le bureau de poste principal de la ville, un lieu où l’on envoyait ou recevait des nouvelles du monde entier. Ce projet consistait à transformer ce bureau de poste en musée, en somme, un lieu qui fait le lien entre une communauté locale et des visiteurs venus du monde entier pour les faire se rencontrer autour des oeuvres d’artistes internationaux. Pour moi, il était question d’aborder le thème de l’hospitalité à l’échelle d’un musée. J’ai justement travaillé sur ces fameux espaces intermédiaires, qui font donc le lien entre toutes les salles d’exposition: la cage d’escalier, la boutique, la salle de lecture. Les salles d’exposition sont quant à elles très sobres. Il était important que la population locale s’approprie le musée dans ce bâtiment emblématique. C’est pourquoi j’ai joué de ces espaces intermédiaires en y apportant des moments d’intensité et de couleur qui viennent rythmer le bâtiment. L’ensemble de la palette de couleurs provient de celle que j ai trouvée dans la ville de Trondheim.

Villa Médicis
En 2023, India Mahdavi a réaménagé la Villa Médicis de Rome, érigée au XVIe siècle et siège de l’Académie française. Elle a apporté une touche contemporaine à ces pièces historiques au moyen de couleurs vives et de motifs audacieux. Elle a fait appel à des artisans français et italiens pour créer les meubles, les tapis, les tissus et les carreaux.
Votre approche du design est celle d’une conteuse. Avez-vous déjà envisagé de suivre une autre voie?
Je n’ai jamais vraiment voulu être architecte, je voulais plutôt faire du cinéma! Je pense d’ailleurs que pour comprendre un espace, il faudrait faire quelque chose qui ressemble à un film. Cela permet de projeter un rêve ou un monde qui n’existe pas nécessairement. Juste après mon bac, pendant quasi une année, je suis allée au cinéma trois fois par jour. Cela forme votre œil à fonctionner comme une caméra. J’ai étudié l’architecture uniquement parce que Fritz Lang était également architecte et s’était ensuite tourné vers le cinéma. Je pensais que cela m’ouvrirait un large éventail de possibilités. Mais la conception de décors pour les films, en particulier les films français, n’a pas un grand impact visuel. L’accent est davantage mis sur les personnages, l’arrière-plan ne jouant qu’un rôle secondaire. À un moment donné, j’ai commencé à travailler avec Christian Liaigre, un décorateur français. C’était à l’époque où Andrée Putman concevait le Morgans Hotel et Philippe Starck le Royalton. C’était une réinvention de ce métier, une nouvelle façon de l’exercer – cela a ouvert des portes à toute une génération, il y avait de la demande. J’ai réalisé que je pouvais raconter mes propres histoires à travers ce travail.
Y a-t-il un endroit où vous aimeriez concevoir à nouveau un hôtel?
En Suisse, beaucoup d’endroits m’attirent, pas nécessairement dans les montagnes, car il y a déjà des hôtels fantastiques là-bas. Mais je pense que Locarno ou Bâle auraient besoin d’un grand hôtel. Ce sont des villes que j’aime vraiment. Même Zurich serait une option. En Suisse, il y a beaucoup d’hôtels de luxe, ou alors des établissements très simples, mais pas grand-chose entre les deux. Je parle de la Suisse parce que j’en reviens, mais ce qui m’amuse c’est d’aller vers des territoires inconnus et de pouvoir justement faire la difference – comprendre ce qu’on peut apporter à un quartier, à une ville grâce à l’hospitalité. Lorsque je commence un nouveau projet, le lieu joue un rôle très important pour moi. Il m’inspire. Récemment, on m’a proposé un projet en Ouzbékistan. C’est passionnant pour moi de voyager dans cette partie du monde, car elle est liée à ma propre histoire. Travailler au Qatar est également intéressant, car j’ai un lien fort avec cette région, qui fait aussi partie de mon univers. J’ai vécu toute ma vie entre l’Orient et l’Occident, entre le Moyen-Orient et l’Europe, et je pense que je comprends très bien ces deux mondes.
Comment voyez-vous l’influence de l’intelligence artificielle sur le design: est-ce une malédiction ou une bénédiction?
Je ne l’utilise pas très souvent et je suis heureuse de pouvoir recourir à l’IA pour toutes les tâches que je trouve vraiment ennuyeuses, comme les questions administratives. Pour l’instant, je la considère comme un outil. Si j’ai besoin de conseils parce que j’ai un pro-blème juridique ou autre, je l’utilise volontiers. Je l’ai essayée dans le domaine créatif, mais les images qui en résultent ne sont vraiment pas terribles pour l’instant. Néanmoins, je trouve intéressant tout ce qu’elle peut faire, à condition que la personne qui l’utilise fasse preuve d’imagination, de créativité. Car L’IA n’a pas d’imagination, il faut donc l’alimenter. Et cette alimentation, c’est une idée.
Cette évolution ne vous fait donc pas peur?
Bien sûr, si le travail est répétitif, les algorithmes peuvent très bien le faire sans vous. Mais si vous faites quelque chose que les gens n’attendent pas de vous, la machine ne peut pas l’inventer à votre place. Vous serez alors unique. Si l’on regarde tous les espaces que j’ai conçus, il y a peut-être un dénominateur commun en termes de joie, de couleurs, de détails ici et là, mais ils ne se ressemblent pas du tout. Je pense que l’essentiel et de réussir à surprendre, sans cesse.

Purple rain
À l’occasion de son 170e anniversaire, la marque française Aigle avait demandé à India Mahdavi de créer une botte en caoutchouc. Cette collaboration entre désormais dans sa deuxième phase avec un imperméable: «Purple Rain est fait pour passer de joyeux moments sous la pluie, on devrait chanter en le portant», explique la créatrice.

