Septante heures pour 2 centimètres carrés. A l’échelle d’un tableau, c’est presque rien. A l’échelle d’une montre, c’est un monde. A l’heure où l’intelligence et la création artificielles occupent toutes les têtes, prenons le train direction la vallée de Joux. Là, à la manufacture de l’horloger Jaeger-LeCoultre, sept émailleurs font naître un univers à la seule force du regard et de la main. 

Les outils des émailleurs, parmi lesquels des pinceaux réduits à un seul poil pour déposer la matière avec une extrême précision, et de fins instruments destinés à gratter ou retirer l’émail.

Dans l’atelier, le silence est étonnant. Chacun travaille devant une reproduction agrandie du «Pont des Soupirs, le Palais des Doges et la Douane», peint par William Turner en 1833. Sous le binoculaire, quelques millimètres d’émail. Il faut voir grand pour peindre petit. Pour miniaturiser ce Turner, il ne suffisait pas de peindre la lumière. Il a d’abord fallu déposer un minuscule paillon d’argent sur la surface, pour faire naître, sous les couches de couleurs, les reflets de l’eau.

Les pigments, mélangés à de l’huile de pin, sont ensuite déposés, détail après détail, avec un pinceau dont il ne reste parfois qu’un seul poil. Le souffle est régulier. Avec les années de pratique, les crispations et les tremblements se dissipent. Et lorsque la main vacille, l’autre vient la soutenir. Le geste paraît minuscule, mais le corps entier y participe. Quel pouvoir que celui du calme… Entre deux couches, la pièce passe par le feu: environ 800 °C, parfois moins d’une minute. La matière est alors confiée à cette force que l’émailleur ne contrôle plus. 

Le binoculaire, outil indispensable de l’émailleur, permet de travailler à une échelle que l’œil nu ne pourrait saisir. Sur l’établi, une autre peinture attire le regard. Il s’agit d’une œuvre du Hokusai, réalisée à la demande d’un client.

Pour jauger le résultat, chacun garde ses petites palettes d’essai, mémoire des couleurs et des surprises de la matière. L’enjeu n’est pas de reproduire Turner mécaniquement, mais de traduire sa lumière dans un autre langage: celui de l’émail et du feu. En bas à droite de son œuvre, chaque émailleur appose une empreinte personnelle, un motif végétal qu’il a choisi: une feuille de chêne, de hêtre… Cette signature discrète relève presque du code secret, comme un clin d’œil entre initiés.

Après septante heures émerge une peinture que peu de regards verront. Pourtant, sur ces 2 centimètres carrés vibre une création qu’aucune machine ne peut entièrement apprendre: regarder, sentir, gratter, corriger, recommencer. Cette intelligence là ne se transmet pas seulement par les mots, mais par l’expérience, la patience et la main … jusqu’à finir par habiter le geste.

Pour retrouver les nuances du tableau, les émailleurs confrontent leur palette de couleurs directement aux reproductions de l’œuvre, afin d’ajuster les tons et leurs intensités au plus près de l’original.

Jaeger-LeCoultre, Reverso Tribute Enamel Turner «Bridge of Sighs, Ducal Palace & Custom-House», dix pièces.