
Rêve de conquête spatiale! Depuis les années 1960, plusieurs marques horlogères aiment jouer sur cet imaginaire. Avec sa nouvelle montre, la maison IWC Schaffhausen se met en orbite à l'heure de Watches and Wonders 2026.
Les premiers astronautes qui marcheront sur Mars porteront-ils une montre mécanique suisse? C’est en tout cas le rêve à peine voilé des dirigeants d’IWC, la marque horlogère de luxe basée à Schaffhouse. Et parce qu’ils parient sur ce qu’on appelle désormais le New Space, cette nouvelle frontière scientifique et économique, ils ont signé un partenariat avec l’entreprise Vast Space.
Basée à Los Angeles, cette dernière devrait être la première à lancer une station spatiale orbitale commerciale en 2027. Créée par un tycoon des cryptomonnaies, la start-up compte déjà 1000 collaborateurs dans son usine de Long Beach. Moins connu qu’Elon Musk, Jed McCaleb, c’est son nom, croit lui aussi que l’avenir de l’humanité passe par une colonisation de l’espace. Et investit un milliard de dollars de sa fortune personnelle dans cette aventure.
Le premier résultat tangible et tout en rondeur de cette collaboration entre horlogerie et espace, le voilà: le modèle Pilot’s Venturer Vertical Drive, une montre taillée pour faire sensation au salon Watches and Wonders. Ce bijou de technologie est conçu pour être manipulable par les grosses pattes gantées des astronautes, mais les amateurs plus terrestres de belle horlogerie pourront aussi se l’offrir – pour quelque 24 000 francs. Les différentes fonctions et les réglages de la montre sont activés par la lunette, qui remplace la traditionnelle couronne. Cette technique évite aussi toute protubérance qui pourrait s’accrocher ou gêner en apesanteur. D’un design minimaliste, ce garde-temps utilise une céramique blanche ultralégère et du Ceratanium, un matériau innovant développé par IWC, gages de résistance aux températures et aux vibrations les plus extrêmes.

On découvre cette montre nimbée d’allusions à la science-fiction dans la salle de contrôle de Vast, sur un immense écran – Hollywood n’est pas loin. En arrière-plan, dans la halle de montage de la navette Haven-1, on entrevoit le premier module de la plateforme destinée à être mise en orbite l’an prochain et à remplacer à terme la Station spatiale internationale (ISS). Plus de 270 astronautes d’une vingtaine de nationalités ont séjourné dans cette dernière depuis 1998, mais le vénérable objet spatial montre des signes d’obsolescence. Attention, danger! Son démantèlement est prévu en 2030, et les entreprises comme Vast Space sont mobilisées précisément pour prendre le relais des agences étatiques qui y ont investi des dizaines de milliards au fil des décennies.
IWC n’est pas la première marque horlogère à jouer la carte de l’espace. Avec son fameux chronographe Speedmaster, la montre portée par Buzz Aldrin sur la Lune en 1969, Omega a jusqu’ici largement dominé l’imaginaire de la conquête spatiale. Avec l’avènement du New Space et de ses conquistadors, IWC Schaffhausen mise, elle, sur l’avenir plutôt que de capitaliser sur l’histoire. Et compte bien ainsi valoriser un ADN d’expertise technique forgé dans l’aviation (et la F1) depuis près de nonante ans.
Coucher de soleil toutes les 90 minutes
«Notre équipe de développement est allée au-delà d’une simple adaptation d’une montre existante, souligne le CEO de la marque, Chris Grainger-Herr, elle est partie d’une feuille blanche pour dessiner un instrument de mesure spécialement conçu pour les astronautes et qui offre les fonctions et les caractéristiques nécessaires à leurs missions.» Reste une question: à l’heure de l’IA et du tout numérique, à quoi peut encore servir une montre mécanique? Pour Andrew Feustel, le chef astronaute de Vast qui prépare l’équipage de Haven-1, la réponse est simple: la redondance.
Les systèmes électroniques ne sont pas infaillibles. Un garde-temps mécanique constitue donc un gage de sécurité. Ce vétéran de la NASA a passé plus de six mois dans l’ISS. La fiabilité de la mesure du temps, nous rappelle-t-il, est une question de vie ou de mort. Lors du retour sur Terre, un largage de la capsule décalé de quelques secondes peut entraîner une déviation de trajectoire fatale. Un exemple parmi d’autres. Le cadran analogique 24 heures offre de plus un repère pratique et rassurant dans un environnement où le soleil se lève et se couche… toutes les nonante minutes environ.
On retrouve Hillary Coe, la responsable du design et du marketing pour Vast Space, qui poursuit l’explication. Passée par Apple, Google et SpaceX, elle incarne cette nouvelle génération d’acteurs du spatial issus de la tech. La quarantaine athlétique, elle a suivi la formation des candidats astronautes, possède une licence de pilote et rêve bien évidemment d’être envoyée un jour dans l’espace. Mais pour l’heure, sa mission consiste à rendre Haven-1 et ses 45 m³ d’espace habitable ergonomiques et confortables.

En effet, dans ce domaine, il y a à faire! L’intérieur de l’ISS ressemble, avec son fatras d’écrans et de câbles, au garage d’un bricoleur fou. Par comparaison, les lignes épurées du module Haven-1 évoquent plutôt l’esthétique du film «2001: L’odyssée de l’espace». Les espaces de couchage privatifs sont équipés d’un système confortable de boudins qui attachent les astronautes à leur lit – qualité du sommeil garantie, même en apesanteur. Les équipements de laboratoire sont eux aussi intégrés dans les parois de la capsule, partiellement recouvertes… de bois. «L’espace n’est pas seulement une affaire d’ingénierie, explique Hillary Coe, mais aussi de design centré sur l’humain.» La nouvelle montre de l’espace s’inscrit bien dans cette réflexion.
La composition exacte de l’équipage de Haven-1 n’est pas encore connue. Sur les quatre membres de la mission, il comptera bien sûr un ou plusieurs astronautes professionnels. Un «siège» au moins sera mis en vente. L’individu qui l’achètera devra débourser plusieurs millions, voire plusieurs dizaines de millions pour le réserver. Mais l’objectif premier est de convaincre la NASA. L’agence spatiale américaine reste pour l’heure le principal client potentiel des futures stations orbitales. Si Vast se positionne comme le candidat le plus avancé pour remplacer l’ISS, Axiom Space et l’entreprise Blue Origin fondée par Jeff Bezos restent de sérieux concurrents. Suspense!
Le système solaire et au-delà
Le tourisme spatial n’est qu’un des marchés du New Space, le plus anecdotique sans doute. L’ambition affichée des fondateurs de Vast vise à permettre des recherches scientifiques impossibles sur Terre: le développement et la production de thérapies contre le cancer et les maladies dégénératives, par exemple – la microgravité affecte les phénomènes physiques de telle manière qu’elle permet de mieux comprendre la cristallisation des protéines. À plus long terme, les démiurges du New Space anticipent la création de véritables usines orbitales, la victoire sur le vieillissement et une prospérité sans limites pour l’humanité, rien de moins. Au lancement de Vast, son fondateur, Jed McCaleb, affichait même son intention d’«aller au-delà du système solaire».
Toujours est-il qu’une entreprise comme Vast avance avec des moyens et une vitesse qui laissent pantois. «Nous partageons le même esprit, la même passion pour la fiabilité et l’excellence technique, explique Franziska Gsell, la directrice marketing d’IWC. Et le même nombre de collaborateurs!» Et d’ajouter: «Vast a été créée il y a cinq ans à peine, alors que notre histoire est longue de près de cent soixante ans. C’est peu dire que nous apprenons beaucoup à leur contact.»
La feuille de route de l’entreprise californienne est ambitieuse. Le lancement de Haven-1 devrait être suivi de quatre modules (Haven-2) qui permettront d’accueillir dès 2028 un équipage de douze membres. Mais ce n’est qu’une étape supplémentaire vers une plateforme encore plus accueillante et facile à habiter. D’ici au milieu des années 2030, l’entreprise projette en effet de développer une station en gravité artificielle capable d’accueillir une quarantaine de personnes. Un sacré progrès quand on sait les effets délétères de l’apesanteur sur la santé.
Le lancement de nouvelles stations orbitales et les conquêtes qui s’ensuivent vont de pair avec beaucoup de risques et d’inconnues. Une aventure qui permet toutefois aux horlogers de renouveler le narratif spatial et de réaffirmer qu’ils restent les maîtres du temps. A côté de sa montre 100% space, la Pilot’s Venturer Vertical Drive, la maison schaffhousoise présente à Watches and Wonders un calendrier perpétuel qui multiplie les prouesses techniques. Avec une déviation d’un seul jour sur les 1044 prochaines années, l’indication de la phase de lune atteint un nouveau sommet de précision. Presque une éternité. On peut imaginer que, d’ici là, un TGV nous reliera à Mars.
Horlogers en apesanteur

Elles sont plusieurs, les marques à accompagner l’aventure spatiale. Le 20 juillet 1969, Buzz Aldrin est le premier homme à porter une montre sur la Lune, un chronographe Speedmaster d’Omega. La marque biennoise va exploiter cette légitimité technique et en faire, jusqu’à aujourd’hui, un puissant levier marketing. De l’autre côté du rideau de fer, la marque Raketa, rachetée depuis et relancée par un investisseur anglais, a équipé les cosmonautes soviétiques. Plusieurs de ses modèles continuent de jouer la carte de l’espace.
De son côté, la marque Fortis a accompagné les missions russes Mir et Soyouz dans les années 1990, tandis que Bulova s’est invitée sur la Lune lors d’Apollo 15 – elle fait aujourd’hui partie du groupe japonais Citizen. Ces montres sont des adaptations de modèles préexistants, à la différence de la Seiko développée pour une mission privée vers l’ISS. Depuis les années 1930, les montres IWC sont, elles, indissociables du développement de l’aviation. La référence à l’espace constitue ainsi un élargissement naturel de son ADN, soutenu, pour son versant poétique, par la figure du Petit Prince. La montre conçue avec Vast Space est toutefois la première pensée dès l’origine pour un usage spatial.

